Un aperçu d’un chantier de traduction du recueil de poèmes de Stefano d’Arrigo, Code sicilien

Les autres migraient : par les mers
célestes, allongés sur le dos, sur des bateaux solaires
ils migraient dans l’éternité.
Les Siciliens, eux, émigraient.
Aux marinas, dans le fracas sans lune
des ondes, à travers les nuages et les dunes
en spirales de cendres pâles
de volcans, à la racine du sel,
descendus du monde du haut
vers le monde du bas, figurés sur le point
d’embarquer comme un symbole
de la méridionale espèce,
ils s’expatriaient, le pas de poix
dirigé vers de plus noires rives,
le ténébreux et océanique
outremer, leur antique
et hostile avenir de vivants.

Île, soleil et lune et mouvants
mortels, mystérieux paradigmes
de sphinges, de pumas, de lions rugissants
au visage d’homme, profil d’énigmes
rugueuses sous des paupières de fauve,
embusqués dans une parole obscure,
dans leur ombre même, dans une selve
couleur de funèbre lave violette. . . . . .

Depuis Lipari, Milazzo, Caucana,
depuis Conzo, depuis Favignana,
depuis les mines du Monte Tabuto
(les galeries de silex comme des grèves
de rivières coulées jusqu’à
l’au-delà, nécropoles naviguées),
depuis Monte Pellegrino, dans les grottes
où quelqu’un demanda de l’aide
dans la nuit profonde,
depuis Levanzo, depuis Stentinello,
depuis Megara Hyblea, depuis Paceco,
depuis Naxos, pour chaque boyau
de grès où la vie en fuyant
laissa un écho, la bave
de l’escargot sur l’ocre, sur la lave,
un éboulement de fourmi, un aveugle
trille d’oiseau, une empreinte digitale
sur un vase en spirale,
la forme de la vie
sillonnée du doigt,
un cri, une griffure : ceci et cela . . . . .

bannis d’ici, par les rugissantes
énigmes, les innocents,
avec leurs biens perdus, leurs vies,
les lèvres cousues à jamais,
émigraient dans l’au-delà.

Ils embarquaient vers ces rives
en classe unique, entassés
ou clandestins dans les soutes
de nécropoles semblables à des huiliers.
Debout dans les jarres, accroupis
sur les tallons, mâchant quelque chose
dans la nuit, peut-être quelque chose de toxique
(quelles pensées ? quels souvenirs ?)
dans la pose obstinée et patiente
rendue célèbre par le paysan . . . . .

et réalité et allégorie de la geste
à venir, d’offenses sans défense,
d’un homme qui remet sa vie à un autre homme,
les mains à la tête,
nouées derrière la nuque,
le trou creusé derrière ses épaules.

Ils naviguaient dans l’argile,
dans le tuf tendre, dans les plis
de la ponce, se couvrant de rides
à force d’émigrer goutte à goutte
entre la poussière et les écumes noires
des nécropoles pleines d’yeux
exposées aux rivages, battues
d’échos gris, lointains,
de sel et de cendre mélangés,
des cris rauques des goélands.

Dans la haute mer de pierres
sans étoiles, entre immobilité
et tempêtes de silence, désir
de ne pas s’évanouir dans le néant, d’être
suivis, retrouvés ensuite
en une étincelle par moi, par vous,
ils laissaient derrière eux, comme
balayés par le souffle
dans le verre des volcans,
marques incisées, saluts
siciliens, gestes muets :
le doigt, sur les lèvres, les cils
vers le haut, le silence indompté
de celui qui vit comme dans une coquille,
vivant et déjà mort et gravé.

Oh desseins de l’aurore, quels
rêves de liberté exprimés
en langue de conjurés
plaidant coupables furent évoqués,
quels gages inavoués, tenus
par des mains de vivants aux yeux
de morts comme des nœuds aux mouchoirs,
avec la fatalité de qui
émigre et se repose vaincu
dans la position du fœtus,
les poings fermés sur les yeux,
les genoux contre la poitrine
comme dans le ventre du mystère, dans une secrète
lueur de labyrinthe.

Oh alphabet des morts
émigrants, oh langage de doigts
paré de mort et de vie,
qui imprima sous la métaphore
un rayon si lumineux
à son squelette, qui renvoya
par le reflet d’un verre un message
de liberté qui vient à nous, qui part de nous
hier, demain, en deçà, au-delà ?

Par une ligne frêle, d’air rude,
par une écriture instable, exotique
liberté se manifeste ici
biche mélancolique
qui tremblante, abasourdie
court le hasard mais intègre
métaphore s’envole depuis l’au-delà,
liberté toujours en fuite, entrevue
sur la piste immémoriale
des morts, si inconnue
qu’elle leur rougit encore la joue

liberté un frémissement sur la proue des barques
transmigrantes comme des arches
dans le sel qui sèche les empreintes
de qui meurt et émigre
une ride sur le front

ancienne ardeur, avidité inerme
liberté de vivre et
de mourir, obscur hiéroglyphe
à l’écho évanoui d’immenses
murmures secrets d’alphabets.

Les autres migraient sur des chimères,
par les mers d’air et le ramer des âmes,
dans le doux tonnerre des pétrels.
Les Siciliens, émigraient
à bord de navires incisés sur patères
(haleine de vent et voiles en cuivre),
en pierre ponce et grès,
en tuf calcaire et sel gemme,
plongés dans les soutes de poix,
leurs pensées déplumées en mimosa :
dans des jarres et des recoins, droits
ou pliés sur les talons, dans la position
du paysan, blasons
des sans-terre, des vaincus

chair à canon, ici ou là-bas,
en Australie, dans l’au-delà,
outremer, partout où il y a
une mine, n’importe quel
boyau pour enterrer
la mystérieuse frénésie
de ceux qui s’embarquent pour la mort
comme sur une arche
de liberté, le strict
nécessaire autour des hanches et les rêves,
fardeau qu’on abandonne
petit à petit pour apaiser
les poitrines de la nostalgie,
se réduisant en squelette,
et les armes au pied, les verres
d’obsidienne marquaient,
sombre et déchirante
méridienne des peurs :
émigrer et ses figures.

Et si l’au-delà n’était pas
toute cette grande nouveauté,
peut-être même que de camorra,
énigmes et omerta
était fait le royaume de l’au-delà,
peut-être même que sous la terre
des sphinges, des pumas, des lions rugissants
menaient la guerre.
De là-bas aussi des innocents
émigrèrent, carnage après carnage,
du calcaire de Pantalica
vers l’Amérique, en Borinage.

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